En 1918, une publication professionnelle américaine destinée aux commerces de vêtements pour enfants affirmait ceci : « le rose, étant une couleur plus décidée et plus forte, convient mieux au garçon, tandis que le bleu, plus délicat et plus doux, est plus joli pour la fille ».
Exactement l’inverse de ce qu’on tient aujourd’hui pour une évidence.
Une histoire moins simple qu’un simple renversement
Le récit le plus répandu raconte que le rose et le bleu auraient tout bonnement échangé leurs rôles au fil du XXe siècle. La réalité, une fois qu’on regarde les données de plus près, est un peu plus compliquée.
Une étude menée en 2012 par le psychologue Marco Del Giudice a analysé plus de cinq millions d’ouvrages publiés entre 1880 et 1980. Ses résultats montrent une correspondance étonnamment stable entre couleurs et genres sur cette période, ce qui suggère que les quelques citations d’époque évoquant un rose masculin, comme celle de 1918, pourraient constituer des exceptions plutôt qu’une norme largement partagée.
Ce que les historiens s’accordent en revanche à situer plus précisément, c’est le moment où la convention actuelle, rose pour les filles et bleu pour les garçons, s’est solidement installée : le milieu du XXe siècle, avec une accélération nette après les années 1980.
Quand le commerce a tranché
Plusieurs facteurs très concrets ont poussé dans ce sens.
Le développement des échographies prénatales a permis aux familles de connaître le sexe d’un enfant avant la naissance, ouvrant la voie à des achats de vêtements et d’objets genrés dès la grossesse. Les fabricants y ont vite vu un intérêt économique évident : proposer des vêtements différenciés par genre revenait, pour une famille avec plusieurs enfants, à devoir racheter du neuf plutôt qu’à réutiliser les mêmes pièces.
Le marketing s’est occupé du reste, en construisant méthodiquement autour de chaque couleur tout un univers d’images, de jouets et de références culturelles.
Barbie, et la couleur qui a fini par se confondre avec une marque
Peu de couleurs ont été aussi étroitement associées à un produit que le rose l’a été avec Barbie, la poupée créée par la société américaine Mattel en 1959.
Le rose vif utilisé pour son emballage et son univers est devenu, au fil des décennies, une signature visuelle à part entière, au point que certains le désignent directement par son nom de marque plutôt que par sa description colorimétrique.
Un peu plus tard, autour de 2016, une autre nuance de rose plus douce et plus poudrée a envahi la mode, la décoration et les identités visuelles sous le nom de « rose millénial ». Contrairement au rose de Barbie, cette teinte plus neutre a justement été adoptée par des marques qui cherchaient à s’éloigner des connotations strictement enfantines ou genrées de la couleur.
Un rose censé calmer les esprits
Le rose a aussi eu, un temps, une réputation scientifique bien éloignée des jouets ou de la mode : celle d’une couleur capable d’apaiser l’agressivité.
À la fin des années 1970, le chercheur américain Alexander Schauss met au point une teinte de rose précise, obtenue en mélangeant une peinture blanche d’intérieur à une peinture rouge d’extérieur. En 1979, une prison militaire de Seattle accepte de peindre ses cellules de dégrisement avec cette couleur. Les responsables rapportent alors qu’aucun comportement violent n’a été observé pendant la période suivant ce changement, une quinzaine de minutes d’exposition semblant suffire à faire retomber la tension.
L’histoire aurait pu s’arrêter sur cette anecdote spectaculaire. Des études menées ensuite dans d’autres établissements ont cependant donné des résultats beaucoup plus mitigés, certaines ne trouvant aucune différence significative entre une cellule rose et une cellule grise. De quoi rappeler qu’une couleur, aussi frappante soit son effet initial, mérite toujours d’être testée plusieurs fois avant d’en tirer une règle générale.
Un rose que j’aime sans étiquette
De mon côté, le rose n’a jamais eu besoin d’une explication de genre pour me plaire.
Il suffit de le voir sur l’écorce d’un arbre, sur une fleur, ou même dans un simple verre d’eau additionné d’un peu de jus de betterave, qui prend une teinte rose absolument magnifique, pour comprendre que cette couleur se passe très bien d’étiquette. Je ne l’ai jamais réservé aux filles, ni rangé dans une case toute faite.
Plus le temps passe, plus j’ai envie de l’utiliser dans mes créations. Le problème, c’est que son bagage culturel reste lourd à porter : difficile de poser un rose sur un projet sans qu’il traîne derrière lui des décennies d’associations bien précises. Ce n’est pas un rejet de ma part, plutôt une question qui revient à chaque fois que la couleur se retrouve sur la table de travail.
Une couleur qui reste difficile à neutraliser tout à fait
Malgré cette tentative de neutralisation, le rose continue de porter un poids culturel particulier.
Utilisé dans une identité visuelle, il évoque presque immédiatement la douceur, la tendresse ou la légèreté. Une nuance plus vive peut au contraire devenir énergique, ludique, voire volontairement provocante.
C’est une couleur qui illustre assez bien un principe plus général : une teinte n’a jamais de signification figée. Elle hérite d’une histoire, d’une industrie, d’une époque, et cette histoire peut changer bien plus vite qu’on ne l’imagine.
Quelques roses pour se repérer
- Rose Barbie — teintes variables selon les usages de la marque : vif, saturé, immédiatement reconnaissable.
- Rose poudré —
#F7CAC9: doux, souvent utilisé pour évoquer la délicatesse. - Rose millénial — autour de
#F4C2C2: neutre, adopté largement par la mode et le design au milieu des années 2010. - Magenta —
#FF00FF: plus vif et plus proche du violet, souvent utilisé pour un rendu énergique.
Repères rapides
- Associations fréquentes : douceur, tendresse, légèreté, mais aussi énergie selon la saturation.
- Histoire : le code rose/bleu actuel s’est stabilisé au XXe siècle, sans être aussi ancien qu’on le suppose souvent.
- Force graphique : très identifiable, en particulier dans ses nuances vives.
- Point de vigilance : peut enfermer une identité visuelle dans des connotations genrées si utilisé sans recul.
Le rose n’a donc rien d’une couleur qui serait « naturellement » associée à un genre. C’est surtout une couleur qui a eu la chance, ou la malchance, de croiser le bon commerce au bon moment.
Repères & crédits
- Article : Fofent
- Marque citée : Barbie (Mattel)
- Sujet : couleur, histoire du genre et marketing
Sources
- Unraveling the Colorful History of Why Girls Wear Pink and Boys Wear Blue — Smithsonian Magazine
- Millennial pink: A timeline for the color that refuses to fade — Digiday
Transparence : cet article a été corédigé avec l’aide d’Euria, l’intelligence artificielle d’Infomaniak.